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  • Team Manea

La fille qui n’existait qu’à moitié.


[CN : PTSD, agressions sexuelles, automutilation, fausse couche, violence obstétricale, maladie]


Je viens d’avoir 25 ans et en tentant de mettre du sens dans mon histoire, je tombe sur ces 4 encoches dans le temps, 4 agressions sexuelles, et leurs traînées de rochers.



La première fois à l’âge de 5 ans, par un adulte du personnel de l’école, mais j’ai bloqué une bonne partie de ces souvenirs. Seules restent des sensations, confusion dérangeante, l’image du trou que j’avais à l’entrejambe de mon collant blanc ce jour là, entrejambe qui saignait, larmes éparpillées. Cette institutrice qui a dit à ma mère que je m’étais fait ça toute seule. Ma mère a préféré la croire. C’était plus facile, comme ça.


Des années après, elle m’appellerait, tremblante, et m’avouerait à quel point elle était désolée.

« Je savais, je crois que je savais. Mais je ne voulais pas savoir ça… Je ne pouvais pas savoir ça… Tu comprends ? »


Ce n’est pas grave maman. Je comprends. Personne ne veut savoir ça.



En y repensant, qu’aurait-on pu y faire ?

J’aurais simplement voulu dire à la petite fille terrifiée que même si personne ne voulait entendre ni écouter, que ce n’était pas de sa faute. Qu’elle était plus qu’un objet. Ça lui aurait servi, pour après. Lui dire que, même si elle ne s’en souviendrait plus, souvenirs bloqués par la terreur, elle n’était pas née avec la sensation qui n’allait jamais la quitter après ce jour là, cette sensation de n’être plus vraiment là. Dégoût brûlant sous la peau, peau qu’elle rêverait d’arracher, tenterait régulièrement, très tôt, de déchirer. Quand elle s’observerait dans la glace ou regarderait le sang couler de ses bras, poignets, se demandant pourquoi elle ne laissait personne la toucher, fille, garçon, amis, famille, pourquoi elle était si bizarre, si anormale, sursautant au moindre bruit et voyant des monstres à forme humaine au pied de son lit, toutes les nuits. Pourquoi le vide l’attirait tant, pourquoi est ce qu’elle était encore là, dans cette demie vie, petit monstre sali qui pensait que la souillure, c’était elle.



Elle ne savait pas ce qui allait venir après. La vie allait lui montrer, me montrer. Le jeu ne faisait que commencer.


Quand j'avais 13 ans, mon meilleur ami dormait à coté de moi sur un matelas posé par terre, après une soirée dans une cabane. Du moins je pensais qu’il dormait. Il s’est tourné vers moi et a commencé à me toucher, d’abord le bras, doucement, puis le ventre, plus insistant et enfin la poitrine. Il est monté sur moi et a commencé à m’embrasser, à se frotter un peu, et il a continué à toucher mes seins avec ses main. J’étais figée, comme une poupée sans vie, tétanisée. Au bout d’un moment il s’est lassé, je suppose. Il était tard. Je suis restée allongée, rongée par une angoisse sans nom, sans bouger, en attendant qu’il s’endorme. Dès que je l’ai entendu ronfler, je suis sortie du matelas et me suis réfugiée sur un canapé défoncé dans un coin, le seul « couchage » restant dans la cabane. Je n’arrivais pas à respirer et n’ai pas réussi à fermer l’œil de la nuit. A cette époque, je ne savais pas encore que cette terreur pour laquelle je n’avais pas de mots, prenait ses origines dans mon enfance et je ne comprenais pas ma réaction, tout ce qui criait en moi. J’ai essayé le lendemain d’en parler à mon amie présente elle aussi à la soirée, mais je ne trouvais pas les mots et n’ai su que la supplier de ne pas me laisser seule avec lui. Elle m’a enfermée dans la cabane avec lui, un peu plus tard, en rigolant. Après tout, nous étions des enfants. Tout ça n’était qu’un jeu. Non ?



Après cela, j’ai grandi. Tant bien que mal. Avance rapide jusqu'à mes 23 ans.


J’ai été violée deux fois cette année là, par deux personnes différentes.


La encore, j’ai appris que les mots, dans toute leur puissance, n’étaient pas mes alliés. Ceux-là, personne ne voulait les entendre, les gens préféraient constamment les réécrire, les arranger différemment. Ce moment où l’on réalise que ce que l’on pensait immuable est en réalité en train de s’effriter. La notion de vérité, de confiance, l’image de soi, les autres. On nous reproche de ne pas parler, on nous persuade et on nous promet que tout va bien se passer. Mais une fois les mots sortis, tout ce qu’il reste, c’est dans le meilleur des cas l’incompréhension. Très souvent le rejet, violent. Le blâme. Puis le silence de la solitude, assourdissant.



Après ce premier viol, il y a deux ans, mes amis ont pris la défense de l’agresseur (garçon populaire dans mon université, dont j'étais proche) et m'ont rejeté, traité de menteuse (d’autres noms moins sympa) et sont allés jusqu'à me menacer de procès si je parlais. Lui, irréprochable, « n’aurait jamais pu faire ça ». Ça ne lui ressemblait pas. Quant à moi, je n’avais pas vraiment « dit non », j’avais bu avant, donc ce n’était pas grave, je devais forcément le vouloir.


Ses mains sur ma gorge, mon corps contre le carrelage froid.


En fait, j’étais surtout en état de choc (je sais maintenant que l’on appelle cela l’état de « sidération ») lorsque cela s’est produit et je me suis dissociée sous le coup de la violence de l’acte, mais cette phrase « tu n’as pas vraiment dit non » m'a beaucoup hantée par la suite. Comme si cela aurait tout changé. Stupide moi. Si j’avais dit non, apparemment, tout aurait été différent. C’était ma faute, ma responsabilité. De toute façon, je n’étais rien, même mes « amis » le disaient. Un objet qui s’était trouvé là.


Je me suis alors retrouvée à tenter de gérer seule (ou plutôt de placer par dessus un gros rocher de déni) l’événement et ses répercussions.



Après ça, j’ai fait une fausse couche, à deux mois de grossesse, avec des complications et cela m'a beaucoup affectée. Je me souviens avoir appris que j’étais enceinte au moment de mon anniversaire. J’étais dans ma minuscule salle de bains, pendant que le peu d’amis qu’il me restait encore à ce moment parlaient dans la pièce d’à coté.


1 test, 2 tests. Je ne pouvais comprendre, je ne pouvais respirer, je ne pouvais penser. Le lendemain, je me suis réveillée en sursaut avec une impression étrange, au creux, à l’intérieur. Instinctivement, j’ai posé ma main sur mon bas-ventre. Je sentais un battement de cœur ténu.


Et pendant quelques instants, pour la première fois de ma vie, j’ai senti que je n’étais plus entièrement seule sur cette terre. Pour la première fois, j’ai eu envie de m’occuper de moi… peut être parce que ce n’était plus seulement « moi ». Comme si j’arrivais enfin à ressentir de l’amour pour moi même grâce à ce petit miracle insensé. Et à cet instant, se sont mêlés espoir terrible et tristesse profonde : la raison en moi savait que j’étais bien trop jeune et trop cassée pour le garder, je savais que je devais avorter.

Alors je me suis accrochée à l’idée que j’aurais le temps de dire au revoir, la procédure avec les différents rendez-vous chez les médecins du planning familial prenant souvent environ une semaine. Je ne pouvais pas renoncer comme ça à ce battement, tout contre moi. Cette douceur, après toute la violence. Mais j’avais au moins un peu de temps, un peu de temps à nous, me suis-je dit et je m’accrochais à cette pensée comme à une bouée de sauvetage.



Quelques heures après, en fin de cette même journée, une énorme douleur me faisait vomir et tomber sur le sol de la salle de bains d’un ami… J’ai pris rendez-vous chez un gynécologue à la première heure le lendemain matin, en ayant passé une nuit prostrée à sentir que quelque chose n’allait pas, mais après tout, ça pouvait être n’importe quoi, la grossesse n’ayant pas encore été confirmée par un médecin. Quand je me suis déshabillée en tremblant de fatigue et de douleur chez un gynécologue cynique et froid et que le sang s’est mis à couler, couler, couler, il a dit devant mon regard paniqué : « ce n’est rien. C’est juste une fausse couche. Vous ne le vouliez pas de toute façon, non ? Vous devez être contente. » 150 euros pour ces mots et rien d’autre. Ma tête s’est rempli d’un vide gris.


Je ne savais pas qu’après cela, ce serait l’hôpital pendant un mois, où l’équipe médicale serait incapable de me dire si j’étais encore enceinte ou non, à cause de taux d’hormones et de tests qui paraissaient anormaux, ou bien si je faisais une grossesse extra-utérine avec risque d’hémorragie. Examen après examen, test après test, ils me disaient que peut être, le fœtus était encore la, ne me laissant même pas faire ce deuil. Ils ont mis un mois à me certifier ce que je savais déjà.


Il n’y avait pas eu d’au revoir.



J’avais des douleurs persistantes depuis plusieurs années déjà, dans le bas-ventre et dans le dos du coté gauche, mais c’est comme si c’est mon corps a vraiment lâché après cela. J’ai perdu huit kilos, n'arrivais plus à travailler ni me déplacer, douleurs et insomnies constantes. J’ai été diagnostiquée d’Endométriose quelques temps après. Atteintes neuropathologiques, sensation de feu ouvrant ma jambe en deux, envie d’arracher tout mon coté gauche, violemment, règles ou pas règles, tous les jours, minutes, secondes. La douleur est devenue constante. Première et dernière pensée de la journée.

Si le viol m’avait déjà marginalisée, la maladie m'a encore plus dé-sociabilisée, ne pouvant souvent pas marcher ou sortir de chez moi, encore moins travailler.



Je pense que je commence à me rendre compte que c’est aussi, peut-être, en plus des facteurs génétiques, un des moyens par lesquels mon corps cherche à se faire entendre, violemment, après ces traumatismes et toutes ces années sans pouvoir parler. A chaque fois que j’essayais d’avoir un rapport, mon bassin, mes vertèbres, certaines côtes aussi, se déboîtaient.



Un an après, j'ai été violée à nouveau, par un étranger cette fois, en soirée. Il a drogué mon verre et m’a ramenée (portée/traînée) chez lui. Il l’a fait deux fois, mais j’étais à moitié inconsciente la première fois. La deuxième fois, j’ai dis non, encore et encore, je me suis débattue, mais, étrangement, malgré tout ce que l’on m’avait répété, ça n’a pas eu importance. Il était beaucoup plus fort que moi et plus je me débattais, plus il devenait violent. Il voulait m’entendre dire que ça me plaisait. Alors, au bout d’un moment, comprenant que c’était comme ça que j’allais m’en sortir, c’est ce que j’ai fini par dire.


Quand j'ai réussi à partir, je suis arrivée chez moi et me suis effondrée sur le sol, en sanglots. Mon copain m’a vue, m’a écoutée et m'a froidement répondu : « Oui, c'est ça… Tu ne veux juste pas admettre que tu es allée coucher avec un autre mec, en fait ».


Il s’est excusé quelques jours après. Il n’avait pas mesuré. Mais les mots, ces mots, gravés dans le fer rouillé de mon cœur sont restés. Les amis qu'il me restait ne m'ont pas non plus vraiment soutenue à cette période. Apparemment, « deux viols en un an c’est un peu gros, désolé mais tu dois un peu le chercher quand même ». Je n’ai pas pu porter plainte. Comment explique t-on à notre système de justice qui aime tant blâmer les victimes que j’ai du feindre de kiffer me faire détruire, simplement pour m’en sortir ?

Après ces réactions, j’ai compris que je n’allais pas y survivre, pas cette fois, pas si isolée, pas avec la maladie, non.



Alors je me suis prise par la main, une dernière fois, j’ai repris mentalement un gros, très gros rocher et je l’ai placé sur le tout en me répétant : il n’est rien arrivé. Ils ont raison. Il n’est rien arrivé. Ce n’est pas grave et ça va aller. Puisqu'il ne s’est rien passé.


Autant dire que le rocher s’est vite craquelé.



Avant Manea, j’avais rejoins pas mal de groupes, d’associations, j’ai participé à des projets, pour tenter de donner du sens et aider d’autres à se reconstruire. Ce qui m’a frappée, c’est que sans en avoir conscience, ces groupes véhiculent souvent l’idée que ta parole n’a vraiment de poids et d’utilité que si tu t’en es sortie… que si tu es « guérie », « reconstruite » et que tu peux dire qu'aujourd'hui, ta vie est belle, enfin, que l’enfer est fini. Tu es applaudie.


Le discours, si ce n’est pas le cas, est souvent un simple « Oh, ça viendra. J’étais comme toi, tu sais ». Mais chaque histoire est si différente. Quelles voix et quelles vies pour tous ceux et toutes celles qui n’en sont pas « sortis », pas encore « reconstruits », qui ne savent même pas comment ?


Je voudrais que ces gens-là sachent qu’ils ont une voix et que leurs mots comptent, plus que tout, même si ils ne peuvent pas parler de reconstruction ou de guérison, même si ils sont encore sur ce chemin de bataille où chaque jour et chaque nuit est une lutte, glaçante, terrifiante.

Leur histoire, simplement parce qu’elle est leur histoire, possède toute la valeur du monde, et ce même si on ne peut la résumer en une fin heureuse qui rassure.


Qu’elle que soit sa nature, la guerre fait peur. Même si elle est intérieure. Et les gens ne veulent souvent pas en entendre parler tant qu’on ne peut pas leur dire que la paix est revenue.



Mais si vous êtes encore en guerre… Je vous crois, je vous vois, je vous entends.

Je vois votre valeur. Et votre courage de chaque instant.


Ensemble, on va tout tenter. Tenter d’être à nouveau entier.



Signé : Une fille qui vous prend dans ses bras.


Auteure : A.

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